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Cultures et societes en Egypte et dans le monde arabe - Arab and Egyptian cultures and societies


Le Caire n'est plus...

Publié par nicoducaire sur 5 Septembre 2015, 15:22pm

Catégories : #Egypte

Contre-révolution, urbanisme, et lute des classes

Je vous parle d’un temps que les moins de 25 ans ne peuvent pas connaitre… L’Egypte, et plus spécialement Le Caire, d’avant la révolution (très exactement d’avant l’arrivée de Sissi au pouvoir).

Le Caire en ce temps-la, étalait ses cafés, ses vendeurs de rue, ses embouteillages, comme autant de signes caractéristiques de l’effervescence continuelle de « la ville qui ne dort jamais ». Le Caire, alors, était un centre urbain hyperactif, où les soirées festives succédaient aux discussions politiques endiablées, les événements culturels aux rencontres improbables. Le centre-ville était à cette époque un véritable creuset où les personnes de tous les milieux sociaux se croisaient, discutaient, apprenaient à se connaitre, faisant vivre une sorte de communauté hybride, réunissant jeunes des quartiers populaires et des clases moyennes-supérieures, artistes et militant.es, garçons et filles, dans un esprit d’ouverture et une frénésie qui s’érigeaient, de fait, et sans qu’aucun discours politique ne vienne l’expliciter, en contre-pouvoir face aux autorités répressives, politiques ou religieuses.

 

Quelques années plus tard, à force de couvre-feux, de menaces terroristes, de rénovation urbaine et de renonciations politiques, le centre-ville du Caire s’est vidé non seulement de son âme, mais de ceux et celles qui le faisaient vivre. La place Tahrir est transformée en parking souterrain, les graffitis sont effacés, les vendeurs de rue expulsés, les cafés fermés les uns après les autres, les trottoirs élargis, le stationnement interdit, les caméras de vidéosurveillance deviennent obligatoires.

Le centre-ville du Caire se transforme sur le modèle des villes européennes : un lieu où l’on circule, une zone aseptisée, policée, un espace du « non-événement ». Les classes populaires n’ont plus rien à y faire - tout ce qui était a des prix abordables a été supprimé, seuls restent des commerces, restaurants et cafés pour la classe moyenne.

Seules quelques « bulles » tentent de continuer à faire vivre « l’esprit centre-ville », sorte d’îlots dérisoires où les jeunes révolutionnaires de la classe moyenne continuent de jouer leur rôle d’avant-garde rebelle d’une société pré-révolutionnaire, aveugles aux changements de fond qui se produisent autour d’elles et eux.

Ainsi, il leur est désormais possible d’aller découvrir des films européens indépendants, boire des jus de fruits bio et manger des pizzas vegan sans gluten, avant de continuer à se retrouver dans les rares bars et cafés[1] encore ouverts où garçons et filles, hétéros ou homos (mais à condition de ne pas trop le montrer), chrétien.nes ou musulman.es, peuvent se retrouver et continuer à faire vivre cette illusion de « contre-société ». Là, elles et ils pourront discuter du dernier concert du groupe d’oriental-folk àa la mode, nouvelles stars de la scène « alternative » depuis la révolution ; de la dernière initiative en date contre le harcèlement sexuel ; ou de la situation des animaux des rues maltraités par la populace ; ou plus simplement, des histoires de cœur, d’amitiés et de trahison, propres à leur âge et classe sociale.

Derrière l’urbanisme, comme toujours… le politique.

« L’esprit du centre-ville », sorte d’alliance antinomique de 2 classes sociales aux intérêts pourtant bien distincts (la classe populaire et la classe moyenne), a largement contribué à la Révolution du 25 janvier et ses développements, le centre-ville du Caire devenant ainsi une sorte de modèle social pour l’Egypte post-révolutionnaire…

Une fois de plus, l’histoire aura montré que, pour qu’une révolution explose, il faut une alliance objective des classes moyennes avec les classes populaires. Mais cette alliance ne résiste généralement pas à la vacance du pouvoir, les intérêts divergents des 2 classes en présence se faisant alors trop manifestes. De fait, si les slogans « pain, liberté, justice sociale /dignité humaine » étaient à l’époque repris par tou.tes, ils n’avaient pourtant pas le même sens pour tout le monde. Pour certain.es, ils représentaient la revendication aux droits humains « de base » (manger à sa faim, vivre dans des conditions décentes, ne pas mourir sous les coups de la police), alors que d’autres les comprenaient dans un sens beaucoup plus libéral (liberté d’expression, d’opinion, de croyances, sexuelle, etc.).

C’est ce que le régime de Sissi a bien compris, à l’inverse de nombre de ses opposant.es, idéologues ou romantiques, et ce qu’il craint le plus : non les revendications sociales exprimées indépendamment par l’une ou l’autre de ces catégories, mais bien leur alliance. Plus que la victoire, politique et militaire, de forces « contre-révolutionnaires », sur des forces révolutionnaires homogènes et fantasmées, ce qu’il se passe en ce moment en Egypte, c’est bel et bien la ségrégation, physique, politique, et théorique, des classes inférieures de la population (rejointes par une partie de la classe moyenne paupérisée), renvoyées à leur misère et leur impuissance, et des classe moyennes-supérieures se réfugiant dans leurs « bulles » et leurs revendications libérales, sapant ainsi, à la base, toute perspective de changement radical de société.

 

 

 

 

[1] Il est d’ailleurs significatif de constater que parmi les dizaines de lieux fermés ces 2 dernières années par les autorités, il s’agissait uniquement de cafés en extérieur, où tout un chacun pouvait s’asseoir et consommer pour pas trop cher, et non de bars, fréquentés uniquement par la classe moyenne-supérieure.

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