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nicoducaire

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Cultures et societes en Egypte et dans le monde arabe - Arab and Egyptian cultures and societies


Al-Ahram: Celle dont on ne voit que les yeux

Publié par nico sur 9 Octobre 2006, 15:04pm

Catégories : #Egypte, #Femmes-Féminismes

« La vie est une prison pour les pieux et un paradis pour les infidèles ». C’est ainsi que Nihad, âgée de 50 ans et chercheuse dans un centre de recherches, résume sa conception de la vie. Sous son niqab, le ton est à la fois ferme et doux. De prime abord, on sent qu’on est en face d’une femme singulière, forte, convaincue et … convaincante, même si elle ne cherche guère à imposer sa conception. En mai 2005, elle a choisi volontairement de porter le niqab, suite à un prêche du vendredi dans une mosquée située dans le quartier des Pyramides et aux discussions qui ont eu lieu dans un salon religieux auquel elle assistait. « Je portais déjà le hijab, mais j’ai été convaincue que le niqab est une obligation religieuse. Le verset 59 de la sourate Al-Ahzab (les partis) le prouve », confie-t-elle.

Alors que la majorité des oulémas estiment que le niqab est un choix supplémentaire et considèrent le hijab comme une obligation religieuse, d’autres adoptent une interprétation plus conservatrice. Selon eux, couvrir le visage est une obligation religieuse plutôt qu’un choix. Nihad, qui a opté pour le second avis, justifie son choix par le fait que cette tenue était celle de la femme orientale avant la révolution de 1919 qui a chamboulé les traditions et les coutumes du peuple égyptien qui, depuis, subit tout ce qui provient de l’étranger sans porter dessus de jugement critique. « Comment donc accepter la nudité, déguisée sous des slogans variés tels que la modernité, et refuser d’être protégée par un niqab, qui évite à la femme d’être traitée uniquement comme objet de séduction ? Et où est donc le respect de la liberté individuelle alors que la monaqqaba est sévèrement critiquée par ceux qui prétendent adopter les idées occidentales ? Ne suis-je donc pas libre de porter ce que je veux ? », s’interroge Nihad. Et sous son niqab, elle considère qu’elle a acquis une nouvelle vision du monde, qu’elle a su faire admettre à son entourage, ses sœurs et ses enfants. D’autres vont même plus loin, estimant que le niqab est une forme d’autopunition et d’enfermement dans une coquille ; une manière de voir le monde derrière un voile opaque, comme le pensent certains de son entourage. Elle a pu donc imposer sa volonté et assumer les critiques qu’elle entend dans la rue ainsi que les chuchotements qui circulent sur son compte dans son lieu de travail. Etre vue comme un fantôme, remarquer un mouvement de recul de la part d’un collègue chercheur, supposé pourtant être quelqu’un de civilisé, autant de désagréments devant lesquels elle a décidé de ne plus céder, armée de sa nouvelle idéologie qui lui permet de résister aux gens et aux joies de la vie qu’elle a dû sacrifier. « J’ai décidé de ne plus prêter l’oreille aux gens. C’est inutile de donner beaucoup d’importance à des êtres qui ne me seront d’aucun secours après ma mort. Personne ne va être avec moi dans ma tombe », se justifie-t-elle en adoptant un ton d’ascète.

Car opter pour le niqab n’a pas été un choix facile, il fallait changer de mode de vie pour pouvoir relever les défis découlant de cette nouvelle tenue. Etant une femme active, elle a dû apprendre à se déplacer avec cet accoutrement sous une température de 40 degrés en plein été. Pour elle, la mission n’a pas été simple au début, car c’est une tenue qui pèse et dans les endroits où elle devait se rendre, la climatisation n’est pas toujours garantie. Et lorsque les gens lui posent la question : « Pourquoi donc portes-tu ces habits qui pèsent des tonnes alors que tu pourrais adopter une démarche moins radicale ? ». Elle répond avec détermination que la chaleur de l’enfer est beaucoup plus dure que celle de l’été. « La base religieuse forte que j’ai acquise au cours des années et la dose spirituelle que j’obtiens dans les cercles de zikr (cercles de discussions religieuses) renouvellent ma foi et me donnent la force de résister », confie Nihad qui tente aujourd’hui de choisir des tissus légers et opaques pour coudre elle-même ses tenues.

 

Ni mariages ni repas mixtes

Elle s’est imposé des mesures strictes dans sa vie quotidienne, comme le cloisonnement des parties de son appartement pour se garantir un maximum d’intimité. Le salon et la salle à manger sont les seuls endroits destinés à accueillir les invités, car la salle de séjour est strictement réservée à la gent féminine. « Lorsque j’invite la famille de mon mari, je présente les mets mais je ne m’attable pas avec eux, car je dois dévoiler mon visage pour manger, ce que je ne peux me permettre en présence des hommes. Je prends donc mon repas seule ou avec les femmes si elles veulent m’accompagner loin de cette mixité », poursuit Nihad.

Une sorte d’isolement qu’elle a délibérément choisi. Finies donc les sorties pour se divertir. « Je pourrais seulement aller prendre une boisson car il est facile de boire en soulevant légèrement le niqab, mais manger dans un restaurant est devenu une chose très difficile. Nous manquons en Egypte de services pour femmes monaqqabates, bien que nous soyons de plus en plus nombreuses. En Arabie saoudite, par exemple, il existe des restaurants où il y a un certain nombre de pièces qui se ferment avec des rideaux pour que les femmes monaqqabates puissent manger. Un moyen destiné à leur faciliter la vie et à leur donner la chance de sortir comme les autres. En Egypte, ce n’est pas le cas. Une monaqqaba doit faire beaucoup plus de sacrifices si elle veut respecter ses principes », assure Nihad en ajoutant qu’elle est confrontée parfois à des problèmes dans les institutions gouvernementales quand il s’agit d’obtenir des papiers. « Certains fonctionnaires, peu compréhensifs, insistent à voir mon visage sous prétexte que nombreux sont les crimes commis sous le couvert du niqab. J’accepte ces accusations malgré l’humiliation que je ressens, mais j’insiste à ce que ce soit une femme qui voit mon visage afin de le comparer avec ma photo sur les documents officiels. Mais il arrive souvent que des fonctionnaires refusent même ce droit pour m’indisposer tout simplement ».

Les célébrations de mariages mixtes ne figurent plus sur son agenda. Elle se contente donc d’aller présenter ses félicitations à la mariée avant la fête et n’assiste qu’aux mariages islamiques qui sont, à son avis, plus licites. « Dans les autres mariages, musique, danseuse orientale et nudité sont au rendez-vous. Un trio digne de m’envoyer en enfer », explique Nihad, qui tente aussi de choisir ses amies parmi les monaqqabates pour rendre son quotidien moins pesant. Ainsi, elle pourra passer des soirées agréables et être tout à fait à l’aise pour exhiber ses plus belles tenues.

Sa garde-robe multicolore constituée de divers modèles fait partie d’un passé révolu. Nihad ne porte plus ses vieilles tenues qu’à la maison. Aujourd’hui, elle ne revêt que des couleurs foncées qui n’attirent pas l’attention, comme le bleu, le marron et le noir. Elle assure que seul son mari a droit à la voir dans toute sa beauté. « Avant, je passais beaucoup de temps pour soigner mon image avant de sortir ; aujourd’hui, je continue à le faire mais uniquement pour mon mari. J’arrive à me faire plaisir tout en respectant les ordres divins », souligne Nihad qui se contente aujourd’hui de quelques magasins réservés aux monaqqabates pour faire ses achats vestimentaires.

Pourtant, elle estime que malgré l’isolement qui l’entoure, elle arrive à profiter de la vie. Dans son travail, elle fait tout pour briller. Et malgré ses idées conservatrices, elle estime que le travail est très important et que les premières musulmanes ont participé avec le prophète à la création de la oumma. Avec aisance, elle se balade dans son laboratoire et, dissimulée derrière son niqab, elle n’hésite pas à discuter avec un collègue des résultats de sa dernière expérience. Elle en parle avec beaucoup d’assurance des sujets scientifiques les plus délicats. Or, cette personne audacieuse, dont on ne voit que les yeux, impose toujours des lignes rouges sur tout ce qui concerne sa vie privée. Et avec un collègue, il n’est donc pas question d’aborder d’autres sujets que celui du travail. « J’ai acquis plus d’assurance depuis que je porte le niqab. Car les gens s’intéressent plus à mon travail qu’à mon accoutrement d’autant plus qu’ici, nous sommes un groupe de chercheurs dotés d’un esprit objectif qui juge la personne selon ses compétences et non pas à son apparence. J’ai terminé mes recherches, il y a un an, pour accéder au titre de professeur assistant et cela parce que je perds moins de temps à me regarder dans une glace avant de sortir », confie Nihad. Et malgré les angoisses qui l’habitent et la peur de ne pas accéder à un poste-clé, surtout après le procès intenté par l’une de ses amies professeure, qui fut interdite d’accès à l’Université américaine parce qu’elle portait un niqab, Nihad ne baisse pas les bras. « L’ambiance générale dans le pays n’encourage pas la monaqqaba. On la taxe d’intégriste ou de femme ignorante, bien que nombreuses soient celles qui sont cultivées. Le problème est que dans les sociétés qui manquent de culture, on accorde beaucoup plus d’importance aux apparences, alors qu’il y a d’autres points plus importants. Il est temps donc qu’on m’accepte telle que je suis tant que je n’oblige personne à suivre mes idées », conclut-elle sans perdre de sa ferveur.

Dina Darwich

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suzanne 10/10/2006 13:26

pour une femme qui choisi de se voiler, combien le font par pur automatisme? où pour des buts politiques? je ne peux m'empêcher d'admirer cette personne pour ses choix et pour sa détermination, ce d'autant plus que moi aussi quand j'ai une idée derrière la tête comme on dit, je ne l'ai pas ailleurs! même si cela ne me conduit pas du tout au même résultats que cette personne; paradoxalement, son attitude me parait plus responsable car elle sait ce qu'elle veut, et qu'elle sait imposer chez choix: tout cela est bien éloigné de l'image de la femme musulmane soumise! après tout, pourquoi ne pas croire que les critiques occidentales sur les pratiques musulmanes auront pour effet de provoquer une réflexion dans les différentes communautés musulmanes?
le plus important, il me semble, est la liberté de tous à choisir le mode de vie qu'ils décident d'avoir et cela de manière la plus indépendante possible... 

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