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Cultures et societes en Egypte et dans le monde arabe - Arab and Egyptian cultures and societies


Mafrouza: un film événement sur l'Egypte pré-révolutionnaire!

Publié par nicoducaire sur 21 Juin 2011, 13:38pm

Catégories : #Egypte, #Cinéma

3 articles sur un nouveau film, tirés du Monde Diplo et du Monde.fr.

 

Vivre entre les morts en Egypte

 lundi 13 juin 2011, par Marina Da Silva

 

Mafrouza est un ensemble de cinq films, d’environ deux heures et demie chacun, tournés dans un bidonville d’Alexandrie où près d’une dizaine de milliers de personnes se sont réfugiées sur les vestiges d’une nécropole gréco-romaine du IVe siècle. Emmanuelle Demoris y parvient un peu par hasard, en 1999, alors qu’elle effectue un périple autour du bassin méditerranéen dans la perspective de réaliser un documentaire sur le « rapport des vivants aux morts ». L’Egypte — où rien qu’au Caire quelque deux millions de personnes vivraient dans des cimetières — est sur le sujet une destination incontournable.

La réalisatrice va rester à Mafrouza durant deux ans, avec pour toute équipe [1] des traducteurs, puis revenir y filmer jusqu’en 2004, tant la rencontre avec ce lieu, promu à la destruction [2], et avec ses habitants qui se sont entassés entre les tombes, se révèle une expérience initiatique et marquante. « J’ai rarement vu des personnes dont je dirais qu’elles résistent pareillement à la peur et à la tristesse. » Sûre d’elle, de ses personnages et de son synopsis, la vie quotidienne dans la nécropole, posée comme une plaie aux pieds de la seconde ville du pays, elle ne transigera pas sur l’amplitude dont elle a besoin pour en dérouler l’histoire, la durée de l’ensemble du cycle étant la clé d’entrée dans le monde de Mafrouza. « Je filmais pour comprendre et monter les clés de cette surprenante vitalité. »

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Aziza, « Paraboles »

Repérés et primés dans de nombreux festivals [3], Mafrouza - Oh la nuit !, Mafrouza/Cœur, Que faire ?, La Main du Papillon et Paraboles sortent en salle le 15 juin et peuvent se voir séparément. Il serait cependant dommage de ne pas emprunter la chronologie et la durée hors-normes de ce documentaire-fleuve, qui sont aussi la condition de sa singularité.

S’il est signé d’Emmanuelle Demoris, que l’on ne voit pas à l’écran mais qui est présente constamment — ses interlocuteurs l’appellent affectueusement « Iman » — et dont la voix accompagne l’exploration de la caméra, il a aussi été réalisé avec des protagonistes totalement impliqués dans son élaboration, ses questionnements, sa complexité. « Je me demandais comment tenait l’équilibre fragile et un peu miraculeux du quartier. Mes questions concernaient les fondements des rapports humains, sociaux ou individuels, amoureux, familiaux ou de voisinage. » Le film traitera de toutes ces interrogations avec un petit groupe de personnes qui ont envie de se l’approprier. Adel et Ghada, qui attendent leur second enfant et se racontent avec une liberté de parole assumée et une sensualité affichée. Gihad, une jeune fille qui fait de la lutte et n’accepte pas que son fiancé lui interdise d’exercer sa passion, ou lui impose des comportements ou des modes d’habillement : « Pour moi, les pantalons ça ne se discute pas ! » Hassan, véritable poète épicurien qui a déserté l’armée car il ne supportait pas de recevoir des ordres. Il a eu la joue balafrée au cours d’une rixe mais cela n’a pas altéré son appétit de vivre. Hassan aime la nuit, la fête, la danse et les chansons. Celles qu’il interprète sont d’une audace de ton absolue, n’hésitant pas à aborder la sexualité ou à dénoncer la corruption du régime de Moubarak. Mohamed Khattab, ouvrier à l’usine le matin et épicier du quartier le soir, est aussi un cheikh tolérant dont les sermons du vendredi sont très attendus. Autant de figures que l’on découvre et à qui l’on s’attache parce que l’on se retrouve immergé avec eux, en temps réel, dans des discussions qui sont aussi celles qui nous traversent sur l’au-delà et l’ici bas.

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Abu Hosny, « Que faire ? »

Les habitants de Mafrouza payent une taxe gouvernementale pour avoir le droit d’occuper le terrain. Les logements ont été aménagés dans des salles funéraires sombres et humides ou construits de bric et de broc dans des espaces vacants. Il y a l’électricité mais pas l’eau courante, ni surtout de système d’évacuation des eaux usées. Régulièrement les maisons sont inondées et les habitants luttent dans un corps-à-corps désespéré pour préserver leurs maigres biens, ainsi Abu Hosny, vieil homme solitaire que l’on accompagne dans une interminable tentative de réparation et qui nous fait toucher du doigt sa détresse. Les ruelles sont étroites et s’enchevêtrent en un labyrinthe étoilé, elles se prolongent parfois sur de petites places aménagées. On s’y installe pour faire du feu ou la lessive. Pour découper le mouton ou jouer avec les enfants. Certaines sont tissées tellement serrées que la clarté du jour n’y pénètre jamais. Mais le pire est sans doute la bataille perpétuelle livrée avec l’amoncellement des ordures qu’il faut brûler régulièrement.

Parmi les hommes, certains travaillent comme journaliers au port ou dans les usines proches, d’autres exercent de petits métiers à Alexandrie, ils sont artisans, maçons ou chauffeurs. Quelques femmes ont trouvé une place dans une usine de coton voisine mais la plupart s’occupent de l’entretien de leur foyer. La télévision satellitaire a fait partout son irruption dans les maisons, et la politique fait partie des discussions quotidiennes auxquelles elle participent activement.

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Ghada, « La Main du papillon »

La réalisation n’a pas fait tout de suite l’unanimité. Emmanuelle doit rendre compte de ses intentions : « Le film, c’est pour diffamer l’Egypte ? » l’interpelle une femme ; « Ils vont faire du scandale sur nous en France », prédit une autre tandis que s’élèvent d’autres voix pour expliquer « qu’Iman, ce n’est pas pareil ». Forte de cette place particulière qu’elle a su gagner, Emmanuelle réussit peu à peu à pénétrer partout avec sa caméra et à s’emparer des scènes les plus insolites et inattendues. La présence de la caméra est d’emblée au cœur du projet, comme un interlocuteur auquel s’adressent ceux qui sont filmés, revendiquant telle prise de vue, ou des propos dont ils veulent que l’on rende compte. « On a des traditions et on les suit. » « Est-ce qu’on va faire comme en France ? Bien sûr que non ! » Si la plupart des habitants sont musulmans, ils cohabitent également avec des chrétiens auxquels ils empruntent parfois leurs rites, tels les Chenabou, une famille de chiffonniers, que l’on voit demander protection à Saint-Georges.

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Hassan, « Mafrouza/Cœur »

Les frontières qui séparent les espaces privés des espaces collectifs, le monde des femmes et celui des hommes, se dérobent dans une déambulation rare et totalement libre. Depuis des transes durant des rituels religieux à des fêtes de mariage ou des joutes oratoires absolument jubilatoires, on a accès à l’ouverture d’un monde et à sa déclinaison polyphonique : hommes, femmes, jeunes, vieux, enfants… tous sont saisis dans leur individualité propre et nous font partager autant leur mode de vie dans ce territoire de relégation que leurs réflexions sur le mouvement du monde, les relations entre les hommes et les femmes, le rapport à la religion et à la spiritualité, la relation à l’autre, dans une liberté de parole et de pensée qui donne sa couleur au film.

En prise à une âpre lutte pour survivre, la transformation du réel est pour les habitants de Mafrouza une des conditions de l’existence dont parvient à rendre compte la réalisatrice : « Cette réinvention du réel a été possible en raison même de ce qui m’avait frappée chez eux depuis le début ; leur intelligence de la parole, leur art de raconter, de chanter et de recourir à l’imaginaire et à la poésie pour transfigurer et informer la réalité. »

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Mohamed Khattab, « Paraboles »

Territoire misérable, insalubre, oppressant mais ancré dans une histoire de résistance et de solidarité, Mafrouza témoigne d’un espace où les combats quotidiens sont annonciateurs d’un plus grand combat pour en finir avec de telles inégalités. En reconstruisant sans cesse tout ce qui s’effondre, en parvenant à cette organisation de la cité, avec ses codes et ses rituels, avec ce libre exercice de la parole, Mafrouza se révèle une plongée dans l’Egypte des exclus annonciatrice des bouleversements sociaux qui ont conduit à la chute de Moubarak.

Notes

[1] Emmanuelle Demoris a tourné seule et sans producteur, avec une bourse de la Villa Médicis et une petite aide du CNRS. Puis elle reçoit le soutien du scénariste Jean Gruault (auteur de Jules et Jim et de La Chambre verte avec François Truffaut, de Mon oncle d’Amérique et de L’Amour à mort avec Alain Resnais) qui monte une société de production, les Films de la Villa, pour faire aboutir le film.

[2] Elle aura lieu en 2007. Les habitants sont relogés dans une cité HLM (la « cité Moubarak ») à une quinzaine de kilomètres du centre ville d’Alexandrie.

[3] Une première version des deux premiers films du cycle (Mafrouza - Oh la Nuit ! et Mafrouza/Cœur) a été achevée en 2007, puis montrée en festivals. Les trois films suivants (Que faire ?, La Main du Papillon et Paraboles) ont été achevés en août 2010, en même temps que la refonte des deux premières parties. L’intégralité du cycle a été montrée pour la première fois en août 2010 au festival de Locarno, où la dernière partie (Paraboles) a reçu le Pardo d’Oro de la compétition Cinéastes du Présent.

 


 

Flash-back sur l'Egypte du raïs

LEMONDE | 19.02.11 | 13h16  •  Mis à jour le 14.06.11 | 16h21

 

 

La vie, la vraie, du temps de Moubarak. Sans les clichés touristiques ni la propagande nationaliste. Dès les premières images, Mafrousa, film documentaire d'Emmanuelle Demoris, s'annonce comme une redoutable partie de cache-cache avec les autorités : entre 2002 et 2004, dans un pays qui interdisait à quiconque de filmer la pauvreté, la réalisatrice a réussi à promener sa minicaméra dans le dédale des ruelles de Mafrousa, sorte de bidonville construit sur une nécropole antique, près du port d'Alexandrie.

La cinéaste montre plus que la misère, l'ennui qui ronge la jeunesse. Ce tournage sur la durée lui a permis de saisir l'inattendu : la liberté de parole et d'esprit qui émane des habitants, qu'il s'agisse de l'islam, de la politique ou des relations hommes-femmes. "J'ai rencontré des personnes qui inventent en pensant, qui laissent s'exprimer leur imaginaire", raconte Emmanuelle Demoris, 45 ans. Metteure en scène et comédienne, ancienne élève de la Fémis (l'Ecole nationale supérieure des métiers de l'image et du son), elle avait signé, en 1997, Mémoires de pierre, un documentaire sur une carrière de la région parisienne.

Le spectateur voit ses idées reçues sur le monde arabe vaciller : en infusant dans cette oeuvre de douze heures et trente minutes, on se dit que le parfum de la contestation était là, dès le début de la décennie. La chute du raïs a bousculé le destin de ce film en cinq volets, qui devient, presque malgré lui, un témoignage historique, un négatif du décor planté par le raïs.

Mafrousa sera très prochainement à l'affiche du cinéma l'Arsenal, à Berlin. Une partie du film avait déjà été présentée à la Berlinale, en 2007, ainsi que dans d'autres festivals (le FID à Marseille, Lussas, etc.). En France, le distributeur Shellac a prévu de le sortir en septembre, à moins que le calendrier ne s'accélère. Une projection exceptionnelle du dernier volet, le plus politique, Paraboles, était organisée, jeudi 17 février, au cinéma Le Méliès, à Montreuil (Seine-Saint-Denis). On sentait le public conquis, ému. "Mafrousaest une expérience magnifique. Ce film tient tout seul : il serait passionnant même si la révolution égyptienne n'avait pas eu lieu", a salué le cinéaste Jean-Louis Comolli. En compétition au Festival de Locarno, en août 2010, Paraboles a été récompensé par un Léopard d'or (dans la section Cinéastes du présent).

La trame narrative du film relève de l'enchevêtrement, jusqu'au vertige. Les personnages surgissent, disparaissent, percent à nouveau l'écran, au fil des épisodes. Certains se révèlent des conteurs insatiables, et inspirés : le jeune Hassan chante en boucle dans la nuit égyptienne... Le cheikh Mohamed livre ses secrets de narrateur à la Hitchcock : pour fidéliser les croyants, à la mosquée, il se lance dans une histoire, fait monter le suspense et finit par leur dire : "Vous saurez la suite vendredi prochain..."

Le récit se tisse à la façon d'un conte des Mille et Une Nuits. On sent un vent de liberté et de jouissance dans le troisième opus, Que faire ? A d'autres moments, les personnages incarnent une forme de résistance au pouvoir. Dans un long plan filmé dans une carrière, qui ressemble plus à une décharge, une vieille femme soulève des pierres, gratte la terre...

On finit par comprendre qu'elle construit un four. "Des voisins lui reprochent de se laisser filmer, tout imprégnés qu'ils sont du discours officiel : il ne faut pas montrer ce chaos, cela nuit à l'image du pays. La paysanne, elle, revendique sa liberté. Elle met le feu aux poubelles pour montrer qu'on ne viendra jamais à bout des ordures. A la fin de la scène, elle dit même : On est pauvres à cause de Moubarak ! Mais j'ai coupé cette phrase au montage, pour ne pas lui causer du tort", précise la réalisatrice.

Aujourd'hui, Emmanuelle Demoris est occupée à retoucher le montage, précisément pour réintégrer des paroles subversives comme celles-ci, qui sont désormais audibles depuis la chute du régime. Comme ces blagues qui circulaient sur Moubarak. "Ce sont les "nokta". C'est un élément de cette liberté de parole, un moment de critique feutrée très apprécié des Egyptiens", confirme Julien Loiseau, historien du Caire.

Loin de la place Tahrir, Emmanuelle Demoris en a entendu des vertes et des pas mûres. Celle-ci la fait encore rire : "Suzanne Moubarak se rend aux Etats-Unis pour obtenir un prêt auprès d'un banquier. Celui-ci pose ses conditions : il veut un baiser, ce qu'elle accepte. De retour dans son pays, elle court se rincer la bouche dans le Nil. Surprise : elle tombe sur son mari qui se lave le derrière. Et lui explique, joyeux : "J'ai obtenu de l'argent de l'Arabie saoudite !""

Durant le tournage, la cinéaste a été arrêtée, interrogée par la police. On l'a soupçonnée d'être une espionne. Mais, précise-t-elle, "je ne me suis jamais plainte, je n'ai pas subi de violences et on ne m'a pas empêchée de tourner".

A force d'engranger, elle s'est retrouvée avec un matériel de cent cinquante heures de rushes, bientôt réduit à trente heures. Proposés au Festival de Cannes, en 2007, les deux premiers volets de Mafrousa ont été retournés à l'envoyeur. De même, plusieurs producteurs ne se sont pas sentis les épaules assez larges pour porter le film. Trop long, trop risqué, répétaient-ils.

Un homme, pourtant, a été immédiatement séduit : il s'agit de Jean Gruault, ancien scénariste de Jacques Rivette (Paris nous appartient, 1958), de François Truffaut (Jules et Jim, 1962), de Roberto Rossellini (La Prise de pouvoir par Louis XIV, 1966). "A l'époque de la Nouvelle Vague, je défendais un autre cinéma. Avec Mafrousa, j'ai trouvé ce que je cherchais depuis longtemps : une oeuvre d'immersion, au-delà de la catégorie fiction ou documentaire, qui se déploie dans le temps. Ces longues déambulations dans le quartier, ça me rappelle Le Cheik blanc (1952) de Fellini", s'enthousiasme le vieux monsieur de 86 ans.

La directrice de production, Carine Chichkowsky, apprécie que le film "démonte l'image du macho arabe" et brouille les repères sur le genre : "On entend des parents parler de leur garçon comme si c'était une fille. Ils expliquent que tous les bébés ont symboliquement leur double du sexe opposé." Sur les conseils d'un ami, le cinéaste et réalisateur René Féret, Jean Gruault a investi ses "économies" dans le film - "Jules et Jim continuent de me rapporter des droits d'auteur", explique-t-il - tout en créant sa société de production, Les Films de la villa.

D'autres coproducteurs ont suivi (la région Ile-de-France, la société La Vie est belle...). Sa maison parisienne, dans le 19e arrondissement, s'est muée en studio de production : une salle de projection au sous-sol, un bureau au 1er étage, une salle de montage au 2e, dans la chambre du fils où trônait le train électrique. "Merci François Truffaut, merci le peuple égyptien !", sourit Jean Gruault en déroulant cette étonnante aventure.

 

Clarisse Fabre
 

"L'interdiction de représentation de la pauvreté en Egypte avait mis des oeillères au pays"

LEMONDE | 14.06.11 | 15h33  •  Mis à jour le 14.06.11 | 15h38 

 

 

Une scène du film documentaire français d'Emmanuelle Demoris, "Mafrouza".

Une scène du film documentaire français d'Emmanuelle Demoris, "Mafrouza".SHELLAC DISTRIBUTION

 

Emmanuelle Demoris raconte l'accueil de son documentaire en Egypte.

 

"Mafrouza" a été projeté au Caire et à Alexandrie après la révolution. Comment le film a-t-il été accueilli ?

Les projections en Egypte ont été calées avant, dès novembre 2010. Le critique de cinéma d'Al-Ahram Hebdo, Fawzi Soliman, avait vu Mafrouza au Festival du film de Locarno (Suisse), en août 2010. Dans son article, il disait espérer que le film serait projeté dans son pays. Cela nous a sans doute ouvert des portes. Pour les projections, on a évité les lieux trop institutionnels, comme la Bibliothèque d'Alexandrie, pour lesquels il aurait fallu obtenir une autorisation du bureau de la censure. Mafrouza a été montré à l'Université américaine du Caire, à côté de la place Tahrir, qui organise depuis deux ans un festival du cinéma documentaire. Le film a obtenu un prix (Egypt Rising Award). Il aussi été projeté au Centre d'art contemporain et de culture égyptien, ainsi qu'au Centre culturel français d'Alexandrie. C'était un contexte très particulier, mais les spectateurs étaient là, et unanimes : "Enfin, on voit ces quartiers !", s'exclamaient-ils.

 

Cette plongée dans un bidonville en périphérie d'Alexandrie était donc une surprise, même pour les Egyptiens ?

Bien sûr. Pendant le tournage, en 2003, la plupart des traducteurs que j'emmenais avec moi étaient sous le choc, en découvrant la pauvreté. L'un d'eux m'avait dit : "Tu ne peux pas filmer ça." On a discuté toute la nuit et je ne cessais de lui répéter : ce n'est pas un film contre l'Egypte, c'est un film "pour". L'interdiction de la représentation de la pauvreté en Egypte avait mis des oeillères au pays. Puis, récemment, on a commencé à voir la réalité au cinéma, avec des films comme Ehky ya Shahrazad (Femmes du Caire, 2009), d'Yousry Nasrallah, et aussi El Banate Dol (Ces filles-là, 2006), de Tahani Rached, un documentaire sur des adolescentes qui vivent dans les rues du Caire. Avant la révolution, Mafrouza a pu susciter le malaise. Au Festival de Berlin, en 2008, lors de la projection du volet numéro 2 de Mafrouza, Coeur, certains Egyptiens avaient réagi violemment, me traitant de tous les noms.

 

Les spectateurs égyptiens ont-ils vu dans le film les prémices de la révolution ?

Les Egyptiens qui ont vu Mafrouza ont exprimé leur admiration pour les habitants de ce quartier informel, qui ont construit leur monde et leurs lois, sans rendre de comptes à une autorité. En dépit de la pauvreté et des difficultés quotidiennes (les rats, la montée des nappes phréatiques, etc.), ils s'organisaient comme ils voulaient. Lors du débat qui a suivi une projection, l'un des personnages du film, Adel, a même dit : "On pouvait être spontanés et libres."

Mafrouza, c'était mille petites subversions en permanence. Un peu comme sur la place Tahrir, pendant la révolution : les manifestants se sont organisés. Ils n'avaient pas besoin d'un chef pour avancer. Un spectateur m'a avoué qu'au départ, il était contre la révolution. Et lorsqu'il a découvert la misère des quartiers pendant le mouvement de contestation, il a décidé de la rejoindre. "Il fallait reprendre le pays en main", m'a-t-il dit.

 

Propos recueillis par Clarisse Fabre
 
 
 

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laure 26/06/2011 15:53



merci pour cet article , je te souhaye bon courage pour la suite 


 


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