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nicoducaire

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Cultures et societes en Egypte et dans le monde arabe - Arab and Egyptian cultures and societies


Projet 'Peuples Nubiens et Culture'

Publié par nicoducaire sur 25 Novembre 2009, 21:06pm

Catégories : #Nubie


Alors me voila a nouveau en Egypte, du 25/11 au 25/12/2009, et cette fois dans un cadre un peu particulier:
en effet, la DDJS  38 et le dispositif 'Envie d'agir - Projet jeunes' m'a accorde une subvention pour un projet de voyage en Nubie, et de reportage sur les identites et cultures nubiennes, qui feront lieu a differentes restitutions a mon retour en France.

En attendant de vous en raconter plus, voici le descriptif du projet, qui retrace un peu le cadre theorique dans lequel je pars, mais qui va tres certainement evoluer au cours du voyage...



"Le but de ce projet est de s'intéresser à la culture et à l'identité nubiennes, d'en proposer, sous diverses formes, un accès documenté à un public français, et d'en tirer des pistes de réflexion sur des questions plus larges.

La Nubie est une région située au sud de l'Egypte et au nord du Soudan, entre les villes d'Assouan (Egypte) et Khartoum (Soudan).

La zone traditionnelle de résidence des peuples nubiens d'Egypte se situe dans la région actuellement submergée par le lac Nasser, entre Assouan et Wadi Halfa. En effet, dans les années 1960, pour promouvoir l'indépendance énergétique de son pays, le président Nasser décide de créer un barrage énorme sur le Nil, à l'extrême sud de l'Egypte, créant par là le plus grand lac artificiel du monde, de plusieurs milliers de kilomètres carrés, et engloutissant par la même occasion presque toute la Nubie. On se souvient sans doute avec émotion de l'opération de « sauvetage » alors menée par l'Unesco pour « sauver les monuments de Nubie », au premier rang desquels le temple d'Abou Simbel (temple dédié à la gloire de Ramses II, pharaon égyptien), mais on a peu parlé (et on continue majoritairement de passer sous silence) des déplacements de population que cela a entraînés, les peuples nubiens habitant la région (environ 50 000 personnes) étant alors « réinstallés » dans des villages construits à cet effet autour de Kom Ombo (au nord d'Assouan), ou migrant vers le Soudan. Ce véritable « engloutissement » de la Nubie représente un choc traumatique très important pour les peuples nubiens, et une perte d'identité, malgré la création d'un modeste « musée de la Nubie » et le sauvetage des monuments de Nubie (qui, Abou Simbel et Philae mis à part, n'intéressent principalement que les égyptologues, et sont souvent situés dans des zones inacesssibles au public).
Aujourd'hui encore, les Nubien-nes sont considéré-es comme des « citoyen-nes de seconde zone » par le régime égyptien: relogé-es dans des villages en béton loin du Nil et de leur zone traditionnelle d'habitat, dans une des régions les plus pauvres d'Egypte, leurs spécificités culturelles ne sont nullement reconnues, et leur histoire reléguée au profit de celle de la civilisation « égyptienne ».
En effet, l'archéologie occidentale ne s'est jusqu'à maintenant quasi-exclusivement consacrée qu'à la civilisation « égyptienne », en faisant même une des « sources de la civilisation » (comprenons bien, civilisation européenne). Il était de fait impossible d'ignorer la grandeur et la richesse de celle-ci, relatée depuis la plus haute antiquité par les historien-nes européen-nes, et dont l'influence sur la civilisation européenne fut effectivement indéniable. La science occidentale s'est alors réapproprié l'histoire égyptienne pour la faire rentrer dans son cadre d'analyse, quitte à en déformer certains aspects pour son confort idéologique: faire absolument rentrer le peuple égyptien antique dans la
catégorie des races « blanches », « sémites », malgré les éléments qui incitent à en faire plutôt un peuple « noir », et indéniablement africain, comme l'ont montré les travaux de Cheikh Anta Diop; faire remonter le monothéisme à l'époque d'Aménophis IV sans craindre l'anachronisme; se concentrer sur les périodes où la civilisation égyptienne était forte et conquérante (et notamment au Proche-Orient, on oublie de mentionner les conquêtes du sud des cataractes: Nubie, Soudan, Pount...); etc...

Pourtant, la culture nubienne est immensément riche, au moins autant que celle de sa voisine égyptienne. En fait, les civilisations « égyptiennes » et « nubiennes » ont depuis des millénaires entretenu des liens très étroits, l'une brillant lorsque l'autre s'affaiblissait, et vice-versa. Il y a autant, sinon plus, de pyramides dans le nord du Soudan qu'en Egypte, les temples y sont tout aussi majestueux, et l'histoire y remonte (au moins) aussi loin. La Nubie a d'ailleurs abrité pendant très longtemps les derniers bastions de la culture pharaonique qui s'étiolait, l'Egypte passant sous la coupe des puissances asiatiques puis européennes, et du christianisme. Jusqu'à aujourd'hui, les peuples nubiens ont toujours gardé une culture et une identité fortes et originales, s'exprimant notamment dans des langues particulières (il existe trois langues nubiennes, même si aujourd'hui la plupart des Nubien-nes se sont mis-es à l'arabe), une tradition musicale très riche (Hamza El-Din en étant le représentant le plus connu, du moins en Europe), et tout un patrimoine matériel et immatériel. Pourtant, tous les efforts (de la science occidentale) se sont toujours consacrés à l'Egypte, dont on ne pouvait ignorer l'influence dans la construction des civilisations européennes (il suffit de lire la Bible...), en oubliant expréssement de s'intéresser à sa vosine du sud, peut-être trop explicitement « noire » pour rentrer dans les cadres d'analyse européens. En effet, la science occidentale nous apprend depuis des siècles que la civilisation est née en Europe et au Moyen-Orient, de peuples « indo-européens » (donc « blancs »), qui ont posé les bases de notre civilisation actuelle. L'Afrique, elle, ce « continent noir », n'a pas connu la civilisation (la civilisation égyptienne étant considérée comme « indoeuropéenne » et non africaine), l'écriture, les monuments grandioses, la science, les Empires prestigieux... et c'est pour cela qu'il était du devoir des puissances européennes de lui apporter tous ces éléments de « civilisation », pour la faire enfin rentrer dans la modernité (occidentale), et dans le rang des nations (européennes).

S'intéresser à la culture nubienne, c'est donc non seulement tenter de donner accès à une culture oubliée, à
laquelle la science occidentale ne s'intéresse que très peu, et pourtant immensément riche, mais c'est aussi
remettre en cause une certaine vision de l'histoire et des civilisations humaines. C'est affirmer qu'il a pu exister des
civilisation très puissantes, et millénaires, en Afrique, que la source des civilisations occidentales peut se trouver
dans des peuples « noirs », c'est poser la question également de cette catégorisation des peuples entre
« blanc-hes », « arabes », « noir-es ». Ainsi, les Nubien-nes sont indéniablement « noir-es » de peau, mais sont
pourtant inclus-es dans les peuples « arabes » (et sont beaucoup moins « noir-es » que beaucoup de peuples
considérés comme tels). Le peuple égyptien antique a été défini comme « plutôt blanc » par l'historiographie
européenne, le peuple nubien étant définitivement trop « noir » pour y trouver sa place...

Cheikh Anta Diop

Cheikh Anta Diop est un scientifique sénégalais, considéré comme le père du courant "afrocentriste". Son travail a
consisté à sortir le continent Africain et ses peuples des paradigmes européens qui en faisaient "un continent sans histoire, sans culture, sans civilisation". Cheikh Anta Diop a montré par exemple l'origine africaine de la civilisation humaine, théorie actuellement majoritairement acceptée par les scientifiques. Mais Cheikh Anta Diop a également bouleversé l'étude et la compréhension de la civilisation égyptienne antique. En effet, il a montré dans son oeuvre, notamment sa thèse Nations nègres et cultures, l'"africanité" de cette civilisation, par de nombreux éléments. Via la linguistique, la sociologique, l'historiographie, les sciences "dures", la culture, etc., Anta Diop a montré comment la civilisation égyptienne était probablement originaire de la région des Grands Lacs (aux sources du Nil), puis avait essaimé dans l'ensemble de l'Afrique subsaharienne. La vision d'Anta Diop a ainsi constitué en une remise en cause totale des connaissances établies à l'époque sur l'Afrique, et sur la civilisation égyptienne, teintées d'eurocentrisme et du paradigme de la domination d'une race "blanche" sur les peuples "noirs". Pour cela, il reste aujourd'hui controversé par certain.es scientifiques occidentaux.ales, même si la qualité de son travail et son apport quant à la connaissance de l'histoire de l'Afrique est indéniable et a été attesté par de nombreux.ses chercheur.euses, africain.es et  européen.nes.


Le but de ce projet est donc de partir d'une observation de terrain en Nubie, sur la base de rencontres, d'échanges, de visites sur place, pour essayer de collecter et transmettre des informations sur ces peuples et cette culture, de présenter la somme des éléments recueillis au public de l'agglomération grenobloise (et plus largement à un public francophone), et d'essayer d'en tirer des analyses et réflexions plus larges sur des notions telles que la différenciation etre les peuples (« noir-es », « arabes », « blanc-hes »), les sources de la civilisation (« indo-européennes », africaines?), le racisme intégré et le colonialisme (pourquoi les sciences occidentales délaissent certains axes de recherche?), etc...

Trois supports seront par conséquent utilisés pour remplir ces objectifs:

- Un support multimédia (blog), mis à jour et enrichi pendant le voyage, prévu en décembre 2009, pour partager les réflexions, éléments d'information, rencontres,... : pourront y trouver place différents textes, images, et sons reflétant le travail fait sur place. Un support existe déjà, suite à un précédent voyage en Egypte: http://nicoducaire.over-blog.com.

- Une émission de radio, dans les mois qui suivent le retour en France (janvier/février 2010), présentant les différents éléments récoltés, et permettant ainsi au public français d'avoir accès à des éléments de la culture nubienne, pour laquelle peu d'informations sont disponibles. Des contacts ont édjà été établis avec Radio Kaléidoscope, radio associative et militante grenobloise, qui existe depuis 1981.

- La conception de 2 outils interactifs de réflexion et d'analyse sur les pistes présentées plus haut:
un à destination d'un public "enfant", en se basant sur la malle "égyptologie" de l'association Afric'Impact, pour réfléchir sur les clichés et idées reçues véhiculés sur ce pays, et qui pourrait être réalisé en mars/avril 2010;
l'autre visant surtout un public "adulte", dont l'objectif serait, à travers la découverte de l'histoire et la culture nubiennes, d'essayer de creuser les réflexions sur les thèmes du racisme intégré et du colonialisme. On pourrait s'inspirer d'une forme pyramidale par exemple, ou d'un parcours sur le Nil, avec à chaque étape la déconstruction d'un préjugé comme
« l'Afrique n'a pas d'histoire », « la civilisation est née au Moyen-Orient », la différenciation des peuples en « blanc-hes »/« noir-es »/« arabes », pour ensuite amener un temps de réflexion collective sur comment ces préjugés ont été construits et transmis, et leur impact dans nos vies quotidiennes. Ce jeu s'inscrirait dans le cycle d'événements organisés par le Comité Traite Négrière/Esclavage autour de la journée du 10 mai, date de la commémoration de
l'esclavage, par exemple en ouverture à des réflexions sur le racisme et le colonialisme dans la société française.

D'un point de vue personnel, ce projet me permet donc de tirer analyses et réflexions sur les voyages effectués en Egypte et dans d'autres pays d'Afrique, dans l'esprit des weekends proposés par la DDJS à des jeunes de retour de séjours à l'étranger, auxquels je n'ai jusqu'à présent pas pu participer autrement qu'en observateur. Il ne s'agit en effet pas de se consacrer uniquement à l'étude d'une culture méconnue et "exotique", mais également d'enrichir la connaissance générale du public français sur l'histoire de l'Afrique et des « peuples noirs », et, au-delà, de poser des véritables questions de fond quant aux savoirs transmis par les sciences occidentales, et aux biais qu'il peut y avoir, du point de vue du racisme intégré ou du colonialisme. Le travail de Cheikh Anta Diop sera en cela particulièrement bénéfique à solliciter, de même que d'autres analyses sur les rapports de domination et le racisme intégré (E. Said, F. Fanon, C. Delphy...).

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Jean-Marie LETIENNE 29/12/2009 11:00


Merci de l'excellent moment passé à lire votre blog
Cordialement
Jean-Marie


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