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nicoducaire

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Cultures et societes en Egypte et dans le monde arabe - Arab and Egyptian cultures and societies


Egypte: La grogne gagne du terrain

Publié par nico sur 24 Juillet 2007, 20:04pm

Catégories : #Egypte

A lire dans Al-Ahram  hebdo de cette semaine un dossier consacré aux récents et nombreux mouvements de  grève ou  protestation sociale en Egypte, accompagné d'un article sur le mouvement Kefaya.

Ci-dessous  l'article de présentation, qui décrit  l'état de  ces  mouvements de protestation. Une analyse à nuancer selon moi, car ces mouvements, bien que nombreux, sont très cantonnés  et  absolument pas coordonnés les uns aux autres, le rôle des syndicats ou de toute autre force d'opposition en Egypte est très faible (euphémisme),  et surtout l'Etat égyptien, certes  ne bénéficie d'aucune légitimité populaire, mais n'est pas du tout "fragile", et son système de contrôle et de répression fonctionne à plein régime...



Malaise Social . De plus en plus, des mouvements de protestation voient spontanément le jour, grèves, sit-in, revendications salariales, contestation politique. Etat des lieux de véritables jacqueries à l’égyptienne.
La grogne gagne du terrain
Ils se rassemblent, protestent, réclament ... C’est spontané. Le coup d’envoi est venu du Delta, à Al-Mahalla Al-Kobra, cette ville renommée pour son industrie textile.

Des milliers d’ouvriers entament une grève, puis occupent l’usine. Ils venaient d’apprendre que le gouvernement a finalement renoncé à ses promesses et que la prime promise ne leur sera pas payée. Comme une tache d’huile, la ferveur protestataire touche des milliers d’autres ouvriers dans une dizaine d’autres secteurs. Cimenteries et briqueteries, chemins de fer et postes, éboueurs et conducteurs de métro ... Partout, on proteste pour faire entendre des revendications souvent très simples : l’amélioration des conditions de travail, le paiement des arriérés ou l’augmentation des primes salariales. Des grèves, des sit-in et des manifestations ... Tous les jours un de ces événements prend place dans un coin de l’Egypte et aussi loin du cercle des ouvriers. Des enseignants, des médecins, des guides touristiques joignent cette vague de protestation.

Un mouvement inédit semble s’être emparé du pays. En six mois, de janvier à juin 2006, le Centre Hicham Moubarak compte 200 manifestations, 172 grèves et 104 rassemblements et ce n’est pas toujours pour exprimer un mécontentement vis-à-vis des primes ou classiquement contre la privatisation. La pénurie d’eau déclenche autant de mobilisations « illégales », comme il plaît aux autorités de les qualifier.

Al-Borollos, toujours dans le Delta du Nil, est un autre élément moteur de cette grogne populaire, cette fois-ci, c’est contre les mauvais services. Des villageois et des paysans touchés par cette crise dans la distribution de l’eau, qui paradoxalement perdure depuis deux ans, entrent en lutte, encouragés par « la révolte des assoiffés » de Borollos. Ils dénoncent le peu d’intérêt des autorités à leur égard. Et à l’est de ces deux villes du Delta se dresse le Sinaï. Les bédouins de la péninsule ont formé un front de protestation, dur et continu, pour réclamer la libération de leurs proches détenus par le ministère de l’Intérieur. Les motifs diffèrent, les intéressés aussi. Les choses dans le pays ont certainement changé. Prise de conscience ou culture de protestation ? L’une ou l’autre, il est évident qu’elles creusent leur chemin dans ce schéma sociopolitique perplexe de l’Egypte d’aujourd’hui. Détérioration des services, baisse du niveau de vie accompagnées d’absence totale d’horizon politique et d’un vieillissement du régime au point que certains vont jusqu’à qualifier ce mouvement de grève et de protestation de moment historique. Tout en faisant la comparaison avec « la révolte du pain » qualifiée par l’ex-président Anouar Al-Sadate de « révolte des voleurs » de 1977, les observateurs jugent exceptionnelle la lutte actuelle. Exceptionnelle, puisque dans certains cas, elle dure dans le temps, s’étalant parfois sur plusieurs mois : l’usine de brique par exemple vient de franchir ses 100 jours de grève (lire reportage page 5). Cette vague serait également exceptionnelle dans ses formes d’organisation. On est loin des manifestations organisées par l’opposition ou mobilisées par le mouvement Kéfaya. Elle est apolitisée sans être superficielle, spontanée sans pour autant être désordonnée. « Des protestations à caractère démographique général », estime Hamdine Sabbahi, député de tendance nassérienne. « Elles vont d’une profession particulière ou d’une tendance politique quelconque pour se fondre dans la masse », précise-t-il. « La grève appartient aux grévistes », dit-on et l’indice le plus profond est qu’elle mobilise les couches les plus opprimées et traditionnellement les plus passives. « Cette classe plutôt populaire donne paradoxalement naissance à ses propres leaders. C’étaient des femmes dans l’affaire du quartier de Qaleat Al-Kabch, les chefs de tribu dans le Sinaï, les grands du quartier dans la révolte de l’eau », précise Yéhia Al-Gamal, président du nouveau parti libéral, le Front démocratique.

Des milliers de grévistes ont pris l’initiative indépendamment d’un esprit de chapelle syndicale ; et l’extension de la grève se faisait parfois par solidarité ou par « contamination » mettant en question la relation qui jusqu’alors régissait les Egyptiens et leur gouvernement. Ce dernier piégé ou surpris par cette poussée de protestation n’a apparemment pas de stratégie claire pour traiter avec. Lors des manifestations, les réactions des autorités sont classiques : la solution passe par la police. Et c’est familier de voir des milliers de policiers anti-émeutes, matraques à la main, casques sur tête, encerclant parfois quelques centaines de manifestants uniquement. La scène tournait à la violence dans la majorité des cas. Mais dans ce genre de mouvement qui ne crie pas « au départ du président » ou dénonce « l’hérédité du pouvoir », cette tactique policière s’est vite écroulée. A Al-Mahalla, la police avait tenté d’intervenir au deuxième jour de la grève. Les ouvriers ont alors fait appel à la solidarité de tous ceux qui se trouvaient à l’extérieur : autres ouvriers et habitants. Des milliers de personnes ont répondu positivement à l’appel, encerclant l’entreprise. La police a dû rebrousser chemin. La victoire des grévistes était sans partage. « Depuis, la sécurité a changé positivement sa stratégie. Elle a compris qu’il était impossible de réagir à  ces protestations populaires comme avec les manifestations politiques », affirme Sabbahi. C’est crucial. Cette « résistance civile pacifique » a-t-elle contraint le gouvernement à adopter un profil bas ? D’après les faits, les autorités ont, pour l’instant et dans la grande majorité des cas, satisfait les revendications des grévistes non par conviction mais pour temporiser un peu avec cette grogne généralisée.

Les mesures répressives sont bel et bien présentes pourtant, et le gouvernement aussi fragile soit-il ne peut pas s’en passer. Les autorités tentent surtout de tarir la source apparente de la contestation. La fermeture du Centre des services syndicaux et ouvriers, qui cherchait à faire connaître aux ouvriers leurs droits, n’est qu’un exemple. Les violences et menaces d’arrestation ne tardent pas à intervenir ici ou là ... Tout est possible pour faire taire toute expression de contestation. Le régime ne serait-il pas conscient que ces luttes, qui se classent sous le titre de revendications, constituent plus généralement un mouvement contre la politique du gouvernement, une sorte de « y en a marre ? ». Du coup, son agacement est notable. « Derrière ces contestations se cache une main invisible », lancent les partisans du parti au pouvoir. « Il y a des personnes qui cherchent à déclencher une révolution », déclare la ministre de la Main-d’œuvre, montrée du bout des doigts par les contestataires comme l’une des commanditaires de l’actuel état des lieux « inique ». Tantôt on désigne les Frères musulmans comme les grands manipulateurs, tantôt la gauche, du moins de par son histoire avec la lutte ouvrière. Paradoxalement, des députés du PND ont menacé de joindre ce mouvement et d’observer un sit-in au Parlement pour protester contre des décisions du ministre de l’Education. Tout se mélange sur fond de conviction ou d’illusion que les plus démunis ne peuvent pas se mobiliser par eux-mêmes. Les manifestations n’étaient pas jusqu’alors élitistes ? « Il s’agit d’un développement important de la performance du peuple. Celui-ci passe outre les partis, même d’opposition et les institutions officielles, comme le Parlement et les syndicats pour faire écouter sa voix », explique Sabbahi. Quelles que soient les raisons ou les revendications, les grèves sont devenues un outil, voire le seul pour faire passer le message sans politiser le débat. Si Kéfaya a le mérite d’avoir brisé le tabou politique et osé critiquer un président « très vénéré », si ce mouvement de « Assez » était le catalyseur d’une série de manifestations qui ont marqué le pays lors de ces deux dernières années, il revient à ces nouveaux grévistes d’avoir déclenché un mouvement social sans précédent, d’avoir secoué des Egyptiens souvent résignés. Une sorte de culture de la grève se dessine. Le social prédomine la politique, ce résultat est patent, c’est d’ailleurs là le succès de ce mouvement. Et le gouvernement, qui ne lâchait pas du lest devant les manifestations et contestations politiques, finit par reculer, même par petits pas, devant une vague qui est loin d’être brisée. Un sursaut populaire qui « ouvrira la porte à un changement pacifique du pouvoir », une théorie qui contredit celle de l’explosion imminente, « d’une nouvelle révolution qui engendrera le chaos ». Eau ou pain, les germes sont lancés et commencent à pousser, mais qui en récoltera les fruits ? .

Samar Al-Gamal

A lire aussi dans la même édition un article sur Alexandrie, dont je reviens d'un week end à la mer, qui retrace l'évolution de cette cité qui, il faut bien le dire, a perdu beaucoup de son charme et de son prestige... Néanmoins l'article a un ton un peu trop élitiste et "raffiné" à mon goût... Le problème d'Alexandrie, comme des autres villes d'Egypte, ne vient pas en soi de l'afflux des "masses paysannes", mais d'une mauvaise gestion urbaine, et de l'essor d'une vision très contraignante de l'islam. Cependant, Alexandrie reste sans doute la ville d'Egypte la "plus ouverte" de ce point de vue: on peut y voir des couples non mariés se promener main dans la main sur la corniche...

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